Pilotage

Rentabilité ou trésorerie ?

Une entreprise peut afficher un résultat positif et se retrouver dans l’incapacité de payer ses salaires. Comprendre pourquoi est probablement la notion financière la plus utile à un dirigeant.

C’est la conversation la plus fréquente que j’aie avec un dirigeant lors d’un premier rendez-vous. Son expert-comptable lui a annoncé un bénéfice, il en est satisfait, et pourtant il consulte son compte bancaire chaque matin avec une pointe d’anxiété. Il n’y a là aucune contradiction : le résultat et la trésorerie mesurent deux choses différentes, et l’une ne garantit jamais l’autre.

Deux mesures qui ne parlent pas de la même chose

Le résultat comptable enregistre une opération au moment où elle est réalisée. Vous livrez un client le 15 mars, vous émettez la facture : le chiffre d’affaires est comptabilisé en mars, et la marge correspondante apparaît dans le résultat de mars. Que le client paie en mars, en mai ou jamais ne change rien à cet enregistrement.

La trésorerie, elle, enregistre les mouvements au moment où l’argent entre ou sort. Si votre client paie à soixante jours, l’encaissement arrive à la mi-mai. Entre-temps, vous avez payé la matière première, les salaires de ceux qui ont produit, les charges sociales, l’électricité et le loyer. Vous avez donc financé, sur vos propres deniers, l’activité de votre client pendant deux mois.

C’est aussi simple que cela — et c’est ce décalage, répété sur l’ensemble de vos clients puis amplifié par la croissance, qui explique la quasi-totalité des situations où une entreprise rentable manque de liquidités.

Le paradoxe de la croissance

Contre-intuitivement, plus une entreprise rentable croît vite, plus elle consomme de trésorerie. Prenons une PME de négoce réalisant deux millions d’euros de chiffre d’affaires avec 20 % de marge, dont les clients paient à soixante jours et qui doit détenir un mois de stock.

Si son activité progresse de 40 % en un an, son encours client augmente d’environ cent trente mille euros et son stock d’une cinquantaine de milliers d’euros. Une partie sera financée par le crédit fournisseur, mais il restera un besoin supplémentaire de l’ordre de cent mille à cent cinquante mille euros, à financer immédiatement, alors que la marge supplémentaire ne rentrera qu’étalée sur l’exercice. Le compte de résultat sera excellent ; le compte bancaire sera sous tension.

C’est pour cette raison que des entreprises déposent le bilan en pleine croissance. Non pas parce qu’elles perdaient de l’argent, mais parce que personne n’avait chiffré le besoin de financement que cette croissance créait.

Le résultat vous dit si votre modèle économique fonctionne. La trésorerie vous dit si votre entreprise survivra d’ici là.

Les quatre écarts entre le résultat et le cash

Le besoin en fonds de roulement. C’est l’argent immobilisé par le cycle d’exploitation : ce que vos clients vous doivent, plus vos stocks, moins ce que vous devez à vos fournisseurs. D’après la Banque de France, le besoin en fonds de roulement d’exploitation médian s’établissait en 2024 autour de vingt-huit jours de chiffre d’affaires pour les microentreprises et vingt-neuf jours pour les PME — avec des écarts sectoriels majeurs : environ soixante-quatre jours dans l’industrie manufacturière pour les PME, et un besoin négatif dans l’hébergement-restauration, où l’on encaisse comptant.

Les investissements. Une machine payée cent mille euros sort intégralement de la trésorerie l’année de son acquisition, mais n’entre dans le résultat que par fractions annuelles, sous forme d’amortissement. La première année, l’écart se chiffre en dizaines de milliers d’euros.

Le remboursement des emprunts. Seuls les intérêts constituent une charge. Le remboursement du capital sort de la trésorerie sans jamais apparaître au compte de résultat. Une entreprise qui rembourse quatre-vingt mille euros de capital par an doit donc dégager quatre-vingt mille euros de plus que son résultat, uniquement pour faire face à ses échéances.

L’impôt, les dividendes et les décalages de TVA. Ils s’ajoutent, souvent avec un temps de retard qui rend leur impact d’autant plus brutal.

Un exemple chiffré

Une PME industrielle dégage un résultat net de cent vingt mille euros sur l’exercice. Elle a acquis un équipement de deux cent mille euros dont l’amortissement annuel est de quarante mille euros. Elle rembourse soixante-dix mille euros de capital d’emprunt. Son besoin en fonds de roulement a augmenté de cinquante mille euros du fait de la croissance.

Sa capacité d’autofinancement s’établit à cent soixante mille euros — le résultat plus les amortissements, qui ne sont pas décaissés. De cette somme, il faut retrancher soixante-dix mille euros de remboursement de capital et cinquante mille euros d’augmentation du besoin en fonds de roulement. Il reste quarante mille euros, avant tout nouvel investissement et avant toute distribution. Le dirigeant, lui, avait retenu un bénéfice de cent vingt mille euros.

Les leviers, dans l’ordre d’efficacité

Face à une tension de trésorerie, l’ordre d’intervention compte. Commencez par la facturation : facturez-vous immédiatement après la livraison, ou en fin de mois ? Passer d’une facturation mensuelle à une facturation à la livraison fait gagner jusqu’à quinze jours de chiffre d’affaires en trésorerie, sans rien négocier avec personne.

Traitez ensuite le recouvrement. Une relance systématique et anticipée — quelques jours avant l’échéance, puis à échéance, puis à sept jours — modifie sensiblement les comportements de paiement. Selon l’Observatoire des délais de paiement, si tous les retards disparaissaient, les TPE et PME françaises disposeraient d’environ quinze milliards d’euros de trésorerie supplémentaire.

Regardez ensuite les acomptes : demander trente pour cent à la commande est une pratique acceptée dans de nombreux secteurs, et son effet est immédiat. Puis les stocks, dont la réduction libère du cash directement, à condition de ne pas dégrader le service. Enfin la négociation des délais fournisseurs, qui vient en dernier parce qu’elle dégrade la relation et fragilise vos partenaires.

Ce qu’il faut mettre en place

Une prévision de trésorerie glissante à treize semaines constitue le minimum utile. Treize semaines, parce que c’est l’horizon sur lequel vous pouvez encore agir : négocier un délai, accélérer une facturation, décaler un investissement, solliciter votre banque. À trois jours, vous ne pouvez plus qu’encaisser le choc.

Cette prévision se construit sur un tableur simple, se met à jour chaque semaine et se compare systématiquement au réalisé. C’est l’écart entre le prévu et le réalisé qui vous apprend à connaître votre entreprise, bien plus que la prévision elle-même.

Questions fréquentes

Faut-il privilégier la rentabilité ou la trésorerie ?

Les deux, mais pas dans le même horizon. À court terme, la trésorerie est vitale : sans elle, l’entreprise s’arrête, quel que soit son résultat. À moyen terme, la rentabilité l’est tout autant : une entreprise qui ne gagne pas d’argent finit par épuiser toute trésorerie. Une entreprise saine surveille les deux, avec des outils distincts.

Mon expert-comptable ne peut-il pas suivre ma trésorerie ?

Il le peut, mais ce n’est ni le cœur de sa mission ni son rythme. La comptabilité regarde le passé et se cale sur des échéances déclaratives ; la trésorerie se pilote en avant, chaque semaine, à partir d’informations commerciales et opérationnelles qui ne figurent pas dans les comptes — commandes en cours, retards annoncés, échéances négociées.

À partir de quelle taille ce suivi devient-il nécessaire ?

Dès qu’il existe un décalage entre encaissement et décaissement, donc dès les premiers clients professionnels. Une entreprise de trois personnes qui facture à soixante jours a autant besoin d’une prévision qu’une entreprise de cinquante ; l’outil est simplement plus léger.

Mettre ces principes en pratique

VIGILANT construit avec vous une prévision de trésorerie à treize semaines et identifie les leviers applicables à votre activité.

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